Google traverse actuellement l’une des périodes les plus tendues de son histoire européenne. Entre une amende record de 890 millions d’euros infligée par Bruxelles et un bras de fer avec la presse française sur l’usage de l’intelligence artificielle, le géant américain fait face à une double offensive qui interroge profondément les modèles de relation client dans l’économie numérique.
Le Digital Markets Act frappe fort : 890 millions d’euros d’amende
La Commission européenne vient d’infliger à Alphabet, maison mère de Google, une sanction historique de 890 millions d’euros pour non-respect du Digital Markets Act (DMA). Cette réglementation, entrée en vigueur pour empêcher les géants technologiques d’abuser de leur position dominante, marque un tournant dans la régulation numérique européenne.
Cette amende se décompose en deux volets distincts. D’abord, 460 millions d’euros sanctionnent l’autopréférence : Google favorisait systématiquement ses propres services (Google Shopping, Google Flights, Google Hotels) dans les résultats de recherche, reléguant les concurrents indépendants plusieurs écrans plus bas, là où pratiquement aucun utilisateur ne descend. Ensuite, 430 millions d’euros visent le verrouillage du Play Store, où Google empêchait les développeurs d’informer leurs utilisateurs de l’existence d’offres promotionnelles ou de moyens de paiement alternatifs en dehors de sa boutique.
L’efficacité du DMA se révèle impressionnante : alors que l’affaire Google Shopping avait nécessité quatorze ans de procédure judiciaire, cette nouvelle enquête n’aura duré que seize mois entre son ouverture en mars 2024 et la sanction. Google dispose désormais de 60 jours pour corriger ses pratiques, sous peine d’astreintes pouvant atteindre 5% de son chiffre d’affaires mondial.
La presse française dénonce le pillage de contenus par l’IA
Simultanément, Google fait face à une levée de boucliers de la part des éditeurs français. Le 22 juillet dernier, l’entreprise a déployé en France ses Aperçus IA et son Mode IA, deux fonctionnalités qui transforment radicalement l’expérience de recherche. Désormais, lorsqu’un internaute français pose une question, un résumé généré par Gemini apparaît en haut de page, synthétisant la réponse avant même les premiers liens organiques.
Le problème ? Selon le Syndicat des éditeurs de la presse magazine (SEPM), qui représente 80 sociétés éditrices et environ 500 titres, Google n’a procédé à aucune consultation préalable. Pas de réunion, pas de coup de fil, pas même un courriel. Le syndicat accuse Google de franchir une ligne rouge : l’entreprise ne se contente plus d’indexer l’information, elle la produit elle-même à partir des contenus journalistiques, devenant ainsi le concurrent direct des éditeurs avec leurs propres contenus.
Les chiffres sont éloquents : selon une étude d’Authoritas menée au Royaume-Uni, le taux de clic chute de 47,5% sur ordinateur et de 37,7% sur mobile dès qu’un résumé IA s’affiche en tête de page. En Allemagne, les données de Sistrix confirment cette tendance dramatique pour les éditeurs. Dans trois cas sur quatre, selon The Atlantic, l’internaute se satisfait du résumé et ne clique plus vers les sources originales. Résultat : les rédactions qui produisent l’information ne voient plus leurs audiences arriver sur leurs sites.
Un conflit qui révèle les tensions de la relation client digitale
Ce double front illustre parfaitement les tensions actuelles dans la relation client numérique. D’un côté, Google cherche à optimiser l’expérience utilisateur en fournissant des réponses instantanées et personnalisées grâce à l’IA. De l’autre, cette stratégie menace l’écosystème informationnel et concurrentiel dont dépend paradoxalement la qualité de service de Google lui-même.
Kent Walker, président des affaires mondiales de Google, contre-attaque en affirmant que se conformer au DMA obligerait à retirer des fonctionnalités appréciées par les utilisateurs européens, dégradant ainsi l’expérience client plutôt que de favoriser la concurrence. Selon lui, « ce n’est pas de la concurrence loyale ; c’est une dégradation des produits ». Cette position révèle un conflit fondamental entre innovation technologique et équité concurrentielle.
Le retard français dans le déploiement des Aperçus IA s’expliquait par un conflit juridique remontant à 2024, quand Google avait écopé de 250 millions d’euros d’amende pour non-respect des droits voisins. L’entreprise a finalement accepté un compromis fin juin : elle s’engage à ne pas déclasser les sites refusant de figurer dans les résumés IA, et les 450 médias sous contrat recevront une rémunération quand leurs contenus apparaissent dans un Aperçu IA survolé par l’internaute.
Des enjeux stratégiques pour les professionnels de la relation client
Pour les professionnels du BTS NDRC, cette bataille illustre plusieurs enseignements cruciaux. Premièrement, la régulation européenne devient un facteur déterminant dans les stratégies digitales : ignorer le DMA ou les droits voisins expose à des sanctions financières massives et à des obligations de refonte des services. Deuxièmement, l’équilibre entre performance client et respect de l’écosystème concurrentiel n’est plus optionnel : une entreprise qui optimise son parcours client au détriment de ses partenaires ou concurrents prend des risques juridiques majeurs.
Troisièmement, la question du consentement et de la transparence devient centrale. Le reproche principal du SEPM n’est pas seulement l’usage des contenus, mais l’absence totale de consultation. Dans la relation client digitale moderne, la confiance repose sur la capacité à co-construire les évolutions plutôt qu’à les imposer unilatéralement.
Le Mode IA, qui transforme Google en chatbot conversationnel acceptant texte, voix et images, représente une évolution majeure de la prospection et de la fidélisation digitale. Les entreprises doivent anticiper que leurs clients utiliseront de plus en plus ces interfaces conversationnelles plutôt que les recherches traditionnelles, modifiant profondément les stratégies de référencement et de visibilité.
En conclusion
La double offensive contre Google en Europe marque un tournant dans la régulation de l’économie numérique. Alors que Donald Trump promet d’investiguer ces amendes visant les entreprises américaines, la bataille ne fait probablement que commencer. Pour les professionnels de la relation client, ces affaires rappellent qu’innovation technologique et respect des règles du jeu concurrentiel doivent désormais avancer main dans la main. L’ère où la disruption justifiait tous les excès semble révolue : l’Europe impose un nouveau modèle où performance client, équité concurrentielle et protection des créateurs de contenu doivent coexister. Reste à savoir si ce modèle saura stimuler l’innovation européenne ou si, comme le craint Google, il se traduira effectivement par une dégradation de l’expérience utilisateur. Une question que seul le temps permettra de trancher.
Sources :
- L’UE inflige une amende record d’1 milliard à Google : 4 questions pour tout comprendre
- La presse française accuse Google de piller ses contenus pour nourrir ses résumés IA
- L’Europe s’attaque à Google avec une amende de près d’un milliard d’euros
- Google change de visage en France avec l’arrivée de l’IA intégrée aux résultats de recherche

