Vinted et la creator economy : comment l’Europe structure enfin ses propres géants numériques

L’économie numérique européenne connaît un tournant historique. Longtemps dominée par les géants américains et chinois, elle voit émerger ses propres champions capables de rivaliser à grande échelle. Deux phénomènes illustrent cette montée en puissance : Vinted s’impose comme la première plateforme européenne du commerce en ligne à défier Amazon ou Alibaba, tandis que la creator economy française franchit le cap des 7 à 8 milliards d’euros et se structure en véritable industrie. Ces évolutions marquent l’émergence de modèles économiques alternatifs où l’Europe commence enfin à imposer ses propres règles.

Vinted : quand la seconde main devient une infrastructure de masse

Fondée en 2008 à Vilnius, Vinted ne ressemble plus à une simple application de revente de vêtements. La plateforme lituanienne a réalisé 813,4 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, dégagé 76,7 millions d’euros de bénéfice net, et enregistré un volume de transactions de 10 milliards d’euros pour l’exercice 2025. Plus révélateur encore, le Financial Times a rapporté que la société étudie une nouvelle cession de titres qui pourrait la valoriser autour de 8 milliards d’euros, après une transaction à 5 milliards menée en 2024 avec des investisseurs comme TPG et Baillie Gifford.

Ces chiffres placent Vinted dans une catégorie très restreinte : celle des plateformes européennes capables d’organiser un usage transactionnel massif, récurrent et transfrontalier. Opérant désormais dans 22 marchés, l’entreprise a transformé la revente de vêtements en véritable infrastructure commerciale, là où l’Europe a longtemps peiné face à la domination d’Amazon, eBay ou Alibaba. Alors qu’Amazon génère plus de 716 milliards de dollars de chiffre d’affaires et qu’Alibaba opère à une échelle qui se compte en centaines de milliards, voire au-delà du trillion de dollars, Vinted démontre qu’une plateforme européenne peut structurer son propre écosystème sans dépendre des infrastructures américaines ou chinoises.

Le véritable enjeu dépasse la simple performance financière. Vinted illustre comment la seconde main, longtemps traitée comme une économie périphérique relevant de circuits fragmentés et mal organisés, devient aujourd’hui une infrastructure à part entière. Cette transformation s’inscrit dans une dynamique plus large où l’économie circulaire et la consommation responsable ne sont plus des niches mais des marchés de masse, particulièrement auprès des jeunes générations. Pour les professionnels de la relation client, cette évolution impose de repenser les stratégies de fidélisation autour de valeurs comme la durabilité et l’accessibilité, plutôt que sur la seule nouveauté produit.

La creator economy française : de l’influence au business structuré

Parallèlement à l’essor de Vinted, la creator economy française franchit un cap décisif en atteignant 7 à 8 milliards d’euros de valorisation. Mais comme le soulignent Manuel Diaz, fondateur d’Influx, et Wallerand Moullé-Berteaux, cofondateur du Crayon Groupe, ces chiffres sous-estiment largement la réalité économique du secteur. Cette estimation concerne principalement les revenus publicitaires et les investissements des annonceurs, excluant une part croissante de la valeur générée : produits dérivés, marques créées par des créateurs, événements, merchandising ou services.

Plus révélateur encore, plus de la moitié du marché ne provient pas des stars du web mais de créateurs disposant entre 1 000 et 100 000 abonnés. La creator economy apparaît donc moins comme un marché de superstars que comme un écosystème de niches et de communautés engagées. Cette fragmentation bouleverse les logiques marketing traditionnelles : dans la publicité classique, la performance repose sur la puissance d’audience, tandis que dans l’économie des créateurs, c’est l’affinité et la confiance qui génèrent de la valeur.

Cette transformation s’accompagne d’une professionnalisation croissante. Les créateurs ne se contentent plus de monétiser leur audience via des partenariats ponctuels, ils construisent de véritables entreprises avec des lignes de produits, des stratégies de distribution et des équipes dédiées. Pour les étudiants en BTS NDRC et les professionnels de la relation client, cette évolution impose de maîtriser de nouveaux canaux de prospection et d’engagement, où la prescription repose davantage sur l’authenticité perçue que sur les argumentaires commerciaux traditionnels.

L’émergence d’un modèle économique européen alternatif

Ce qui relie Vinted et la creator economy française dépasse leur simple réussite respective. Ces deux phénomènes illustrent l’émergence d’un modèle économique européen qui se distingue par plusieurs caractéristiques. D’abord, une valorisation de l’existant plutôt que du neuf : Vinted organise la circulation de vêtements déjà produits, les créateurs capitalisent sur des communautés construites dans la durée. Ensuite, une approche décentralisée où la valeur se crée à travers une multitude d’acteurs plutôt que par quelques plateformes dominantes. Enfin, une importance accordée à la confiance et à l’authenticité comme moteurs de conversion commerciale.

Cette structuration de l’économie numérique européenne intervient à un moment crucial. Alors que les réglementations comme le Digital Markets Act imposent de nouvelles contraintes aux géants américains et chinois, et que les préoccupations environnementales et sociales s’intensifient, les modèles portés par Vinted ou la creator economy française répondent à des attentes sociétales auxquelles les plateformes transactionnelles traditionnelles peinent à s’adapter.

Pour les professionnels de la digitalisation commerciale, ces évolutions imposent de repenser profondément les stratégies de prospection et de fidélisation. La relation client ne se construit plus uniquement sur la qualité du produit ou du service, mais sur l’adhésion à des valeurs, la participation à des communautés et la capacité à offrir des alternatives aux circuits de consommation dominants. Les entreprises qui sauront intégrer ces nouvelles dimensions dans leur approche commerciale disposeront d’un avantage concurrentiel décisif dans une économie numérique en pleine recomposition.

En conclusion

L’essor de Vinted et la structuration de la creator economy française marquent un tournant pour l’économie numérique européenne. Ces succès démontrent que l’Europe peut développer ses propres géants numériques, non en copiant les modèles américains ou chinois, mais en capitalisant sur ses spécificités : valorisation de l’économie circulaire, fragmentation assumée, importance de l’affinité communautaire. La véritable question reste désormais de savoir si ces réussites resteront des exceptions ou si elles préfigurent une génération de plateformes européennes capables de structurer durablement les usages numériques de demain. Pour les futurs professionnels de la relation client, maîtriser ces nouveaux écosystèmes devient un enjeu stratégique majeur dans un marché où les règles du jeu commercial se réinventent profondément.

Sources :

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